Une demie seconde d’éternité (texte de Emmanuel Latreille)

Une demie seconde d’éternité

Emmanuel LATREILLE, Directeur FRAC Languedoc-Roussillon

 

 

On considère généralement que les arts visuels sont davantage ceux de l’espace que ceux du temps, dont la musique, les arts de la scène ou la littérature seraient mieux à même de traiter. Ce point de vue doit surtout à la traditionnelle catégorisation des beaux-arts (peinture, dessin, architecture) et des grands champs esthétiques (principalement l’opposition de la peinture et de la musique), mais il n’a plus la même validité depuis que ces classifications ont été remises en question par les artistes contemporains : l’hybridation constante des moyens employés pour traiter de notre rapport au monde, l’intégration dans les œuvres de signes et d’objets relevant de multiples domaines de l’activité humaine, la place privilégiée du langage et des concepts dans la mise en œuvre des processus artistiques (préférés aux simples objets figés et aux formes arrêtées) ont concouru à rendre possible la prise en compte du temps dans les arts plastiques, bien au-delà de ce qu’envisageait la vieille peinture d’histoire ou même le moderne futurisme. Surtout l’homme a pris acte au XXème siècle que toute réalité se situe dans un mélange d’espace et de temps, que l’espace-temps est constitutif de la situation relative de tout être et de toute chose puisque rien n’a d’existence en soi mais seulement en relation avec d’autres réalités définies par d’autres coordonnées spatio-temporelles. Tâcher de saisir comment certains espaces traduisent des passages dans le temps ou, au contraire, comment certaines histoires produisent des inscriptions ou des extensions de l’espace – qu’il soit physique, existentiel ou symbolique – est le projet de nombreux artistes actuels particulièrement attentifs à cette structuration complexe « du monde ». L’unité globale de ce dernier n’est-il pas alors un simple effet de langage, une commodité qui efface la véritable diversité des espaces-temps qui composent le réel ? Toujours devrait-on dire « les mondes ».


Ghyslain Bertholon fait partie de ces artistes pour lesquels l’œuvre ne saurait être que l’inscription de leur propre « espace-temps ». Cela signifie que l’art n’a pour lui de sens que s’il permet de rendre compte des relations qui le constituent, relations avec « les autres », les proches ou les rencontres occasionnelles de sa vie sociale, les vivants ou les disparus (par exemple les maîtres du passé), ou encore relations avec les instruments qui permettent aujourd’hui de maîtriser et de compter le temps (horloges, satellites…) ou qui produisent le simulacre d’une mémoire collective (la télévision et les images des médias).

A l’occasion de cette exposition personnelle, Ghyslain Bertholon présente 12 Diachromes, soit la totalité actuelle de ces pièces : il s’agit de vitraux montés sur caissons lumineux, qui ont été réalisés à partir de prises de vue photographiques d’écrans de télévision faites à l’occasion de rendez-vous fixés avec d’autres artistes, souvent ses aînés, tel jour, telle heure, telle minute, telle seconde. Le « top » de cette prise de vue est donné par l’artiste invité. La « recapturation » (GB) d’une image de la chaine télévisée la plus regardée dans le pays où se trouve l’artiste, ainsi que la première phrase entendue par lui sur cette même chaine, constituent le matériel de chacun de Diachromes. Des films de ces rendez-vous au rituel clairement établi sont également réalisés par un « témoin », et témoignent de ces opérations de coupe dans le flux télévisuel : ils construisent peu à peu, à l’encontre de l’improbable mémoire événementielle, une fragile banque de souvenirs qui ne sont collectifs que parce qu’ils sont partagés. « L’histoire est un cauchemar dont j’essaye de m’éveiller » écrivait James Joyce, et Ghyslain Bertholon met en œuvre ce non-programme politique en taillant dans les remugles cathodiques d’où il fait surgir ses haïkus lumineux, épinglés sur (et par) des courbes temporelles complices (celle du spectateur de l’œuvre étant la dernière).

Comment j’ai tué le temps (2008) est une œuvre nouvelle qui prend acte de la séparation définitive du temps et du mouvement mécanique dans les horloges contemporaines. A la gravité des poids qui liaient le mouvement mécanique des aiguilles à la pesanteur terrestre et au mouvement cosmique, s’est substituée l’apesanteur insaisissable des satellites, flottant au dessus de nos têtes. Le temps est donc mort à nos corps, il est fait d’ondes dont nous ne pouvons même pas saisir les chiffres dans les miroirs tournés vers l’azur ou flottant dans la nuit, parmi les étoiles. Il est mort, et il est probable que cette mort concerne aussi les corps des êtres qui ne sont faits que de ces relations abstraites qui les tiennent toujours plus éloignés les uns des autres. Ghyslain Bertholon essaye en tout cas d’enregistrer ces fils qui tissent l’espace-temps d’un individu aujourd’hui conscient de lui-même et des autres.

A cette installation, il ajoutera donc quelques œuvres murales qui l’inscrivent dans le temps d’une biographie dont il sait bien qu’elle ne peut être que fictionnelle mais qui devient, par cette prise de conscience même, véritablement humaine.

 

Emmanuel Latreille 2008