Songes et tourments (texte de Jacques PY)


GHYSLAIN BERTHOLON, SONGES ET TOURMENTS D'ALICE ET PETER.

 

 

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Jeune loup au repos / G. Bertholon 2003

 

Avec Ghyslain Bertolon le loup est l'agneau et réciproquement, comme Jekyll est devenu indissociable de Mr Hyde. Posé sur ce concentré d'antagonismes, le regard est partagé entre la douceur de l'un et la cruauté de l'autre. L'inquiétante figure du loup transparaît sous les apparences de l'agneau comme une mutation contre nature arrêtée en cours de métamorphose. Le loup, qui généralement est tapi dans l'ombre des chambres d'enfants, sous leurs lits ou au fond des couloirs obscurs, se dissimule même dans le corps d'un agnelet, prêt à provoquer une frayeur irrationnelle. A qui donc se fier dans ces conditions ?

 

Figures de rhétorique et jeux de mots concrétisés par des manipulations visuelles, chez l'artiste le langage est aussi une matière traitée au même titre que les matériaux et les références artistiques mis en œuvre. Le trophée de chasse par une contrepèterie visuelle et verbale devient un "Troché, (présenté de face)" et l'animal victorieusement abattu présente à son assassin un irrespectueux arrière-train. S'agit d'un acte insolent ou du lapin d'Alice qui, du coup, a le pouvoir de passer à travers le mur pour nous entraîner au-delà du réel ?

 

 

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Que sommes-nous devenus ? / G. Bertholon 2007

 

"Nous sommes faits de la même étoffe que nos rêves", fait dire William Shakespeare à Prospero, l'un des personnages de La Tempête. Jeune père, Ghyslain Bertholon est troublé lorsque son fils surgit dans une pièce revêtu de sa propre panoplie de Zorro, dégottée chez ses parents dans sa chambre d'enfant. Saisi par l'émotion, l'artiste s'interroge soudain : "Que sommes-nous devenus ?", entre l'étoffe et nos rêves quel espace reste-t-il donc pour nos corps devenus trop vite adultes ? "Tous les enfants sauf un, grandissent, ils savent très tôt qu'ils grandiront", l'artiste semble bien avoir refoulé la première phrase du récit de Peter Pan et l'idée lui vient donc de demander à des personnes de sa génération de tester un instant la persistance des désirs infantiles lorsqu'ils retrouveront les déguisements d'une prime jeunesse révolue. Si les coutures des habits cèdent sous la pression des carcasses matures, est-ce ce corps qui a trop poussé ou bien l'ambition d'être un héros qui aura rétrécit ?

L'opération n'est pas sans risque, le ridicule peut tuer et la démonstration échouer, mais la mise en scène soignée confère à la personne de cette galerie de portraits une dignité remarquable. Ils retrouvent la magie du costume qui métamorphose instantanément celui qui le porte en Fée Clochette, Davy Crockett ou Superman et rebroussent le chemin vers les rêves des enfants qu'ils furent. Nous assistons à la dissolution de la personne dans son personnage, une réincarnation en sorte où la mélancolie toutefois affleure sur ces visages, comme une ultime résistance de la lucidité de l'adulte face à son destin.

Avec ses portraits photographiques, lieux d'excellence de friction entre le réel et nos imaginaires, Ghyslain Bertholon est bien l'artiste idéal pour nous amener à réfléchir sur l'endurance des songes à l'épreuve du temps et à leur transmission des générations aux autres.

 

Jacques PY, 24 octobre 2007

 

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