Poézies Zhumaines

par Ghyslain Bertholon  -  30 Janvier 2010, 15:30  -  #textes sur Ghyslain Bertholon

 

Depuis 2003, date de création de ses premières Poézies, Ghyslain Bertholon use régulièrement de la rhétorique animale pour interpréter travers et paradoxes générés par le comportement de ses contemporains. Quelles soient nettement politiques (comme Vanitas, qui naît durant les prémisses la campagne présidentielle française) ou plus directement liées à des données sociologiques (You're welcome), historiques (La Grande Mouette) ou environnementales (Trochés présentés de face), les Poézies témoignent des prises de position de l’artiste dans un monde en profonde mutation.

 

A travers ses oeuvres les plus récentes il met en lumière l'intenable position du plus clairvoyant des animaux rendus aveugles. Cette bête humaine qui s'est affranchie des lois de la nature pour présider à sa propre destinée au détriment du bon sens. Capable de couper la branche sur laquelle elle s'est installée avec la confiance aveugle de l'insouciance, convaincue d'apprendre à voler avant de toucher le sol.

Au delà des références qui émaillent les oeuvres et font sonner les titres, accompagnant le sourire qui pince parfois les lèvres du regardeur attiré par l'extravagance de la forme, comment ne pas voir dans lapin descendu par un escalier (to Eardweard and Marcel) une critique de nos acceptations et comportements collectifs : des lapins, tous identiques tentent la traversée du miroir.

Têtes baissées, ils fondent sur l'illusion d'un ailleurs merveilleux. Mais n'est pas Alice qui veut et le salut n'est pas offert. Au pied du cinquième miroir, résolument vide, gît un morceau de lapin. Douloureux rappel à la réalité pour le dernier des clones, coupé dans son élan, happé par la Terre, ogresse nourricière. Méticuleusement déployée en un inexorable decrescendo, la fuite s'achève sur l'échec de la traversée. Point de happy end.

 

Pas plus que pour le dernier Troché (présenté de face) de l’artiste ou une vache semble vouloir s'arracher à une réalité qui n'est la sienne.

Présentée sur un blason assez grand pour accueillir les dépouilles des gibiers les plus gros, le cul du paisible bovidé. Anus, vulve et mamelles de l'herbivore en lieu et place des crinières et crocs du prédateur rex. Préfiguration d'un monde où les mangeurs de plantes seraient contraints au régime carné.

 

Nés de la résurgence de souvenirs enfouis ou l’artiste, alors enfant, assiste au massacre d’animaux durant une partie de chasse, les Trochés de Ghyslain Bertholon s’appuient sur un effet plastique implacable pour interroger le rapport de domination exercée  par l’homme sur la nature.

 

Une nature dédiée aux seuls besoins de l’humanité comme le montre les squelettes automobiles baptisés de noms latins que sont la Deupatosausus et l’Aberratosaurus que l’artiste exhibe sur le bord des routes. Fossiles d’anticipation échoués ; l’artiste présente, avec un peu d’avance, des aberrations de l’évolution technologique vouées à une inexorable disparition. L’histoire des hommes qui n’ont eu de cesse de piller et plier la nature selon leurs désirs de croissance économique, est esquissée à travers la fin programmée du règne de l’automobile ; tout au moins dans la forme et les usages que nous lui connaissons aujourd’hui, précise l’artiste.

 


Vanitas, pièce récente elle aussi, met en scène un cerf majestueux, phoenix des hôtes de ce bois, dans une insoutenable scène d’agonie. Un roi à genoux, proie rendu contorsionniste par la démesure de son ramage, que de minuscules insectes dévorent d’un appétit revanchard. Si la posture de la bête s’inspire de tapisseries moyenâgeuses, la vanité est contemporaine et l’allégorie éternelle.

 

Miroir déformant révélant des visages de l’humanité, la figure animale, telle que mise en scène dans les œuvres de Ghyslain Bertholon, nous pousse à observer sous un angle différent les rapports que nous entretenons avec les autres, la nature, nous-même. L’homme comme point de départ et finalité d’une œuvre reliée à la vie par chacune de ses éruptions artistiques.

 

 

Jacques Thévenoz - 2008

 

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