Alter Ego (texte de Alain Livache)

par Ghyslain Bertholon  -  23 Octobre 2008, 10:25  -  #textes sur Ghyslain Bertholon

Texte écrit par Alain Livache
Commissaire de l'exposition ALTER EGO (Charteuse de Mélan, Haute-Savoie).
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Ghyslain Bertholon   Que sommes-nous devenus ? 


Dans le cadre de sa résidence d’artiste, Ghyslain Bertholon poursuit sa série « Que sommes-nous devenus ? » engagée en 2006 avec les habitants d’Entremont.  
L’artiste demande à de jeunes parents d’exhumer de leurs malles à jouets les panoplies et autres déguisements de leur enfance. Cette génération des trentenaires, pour l’artiste, est celle du basculement définitif entre l’état d’enfance et d’adolescence vers l’état d’adulte. Souvent ce basculement s’articule avec l’arrivée du premier enfant…  Il propose ensuite à ces «partenaires» de revivre leurs vieux rêves en endossant à nouveau ces costumes oubliés. Autant que faire se peut, les costumes et accessoires sont ceux, réels, de leur enfance. Des prises de vue sont ensuite réalisées « à la chambre » dans un studio spécialement installé pour l’occasion. Les modèles sont présentés de face sur fond noir. Dignes, assumant chacun à leur manière l’inconfort de la situation… La prise de vue se réfère aux portraits de notables du 17ème siècle, arborant leurs attributs (leurs panoplies?) dans un clair/obscur profond. Le format, la lumière et la posture sont empruntés à l’Autoportrait au col de fourrure » d’Albrecht Dürer.
Remerciements aux personnes ayant endossés leurs costumes d’enfance, et aux partenaires et associations ayant permis la réalisation de cette œuvre.  
La présentation de ces portraits est associée à la création intitulée « Avant la tempête » au centre du cloître.  

Ghyslain Bertholon  Avant la tempête.  















Cent corbeaux blancs immobiles et silencieux envahissent le centre du cloître et son pourtour… Cette création, conçue par l’artiste en relation aux portraits du déambulatoire, crée une tension dramatique paradoxale vis-à-vis de la sérénité apparente dégagée par les visages se succédant sur les murs. Il s’agit là pour Ghyslain Bertholon d’explorer le moment d’avant la tempête, cet espace temps où tout est immobile avant de se  transformer. On pense aux corbeaux du célèbre film d’Hitchcock  (Les oiseaux) où la tension maximale se situe lorsque les oiseaux sont figés et muets. C’est donc ici le calme avant la tempête… une autre façon de traiter des métamorphoses du temps au coté de celles développées par les portraits,  entre enfance et âge adulte.
L’ensemble (portraits et corbeaux) est conçu comme une entité pour ce cloître.
La Chartreuse de Mélan accueillit pendant cinq siècles des générations de moniales. Silence et prières étaient leur devise. Le blanc des corbeaux est un écho à ces vœux de pureté et de chasteté. 100 corbeaux, comme l’égrenage d’un siècle. 100 corbeaux dont un seul noir. Celui-ci marque la différence, il incarne la marge et la perturbation au sein de ce qui pourrait être un ordre par trop cousu de fil…blanc. 




























Ghyslain Bertholon Diachromes
 

Ghyslain Bertholon présente quatre de ses « Diachromes » en caissons lumineux issus d’une relation différée avec autrui. Les Diachromes sont des reflets anachroniques et baroques du flux d’images télévisuelles qui nous assaille continuellement.
Un protocole de réalisation précis préside à leur réalisation : - L’artiste sollicite d’autres artistes (ici Félicé Varini, Tadashi Kawamata, Carmelo Zagari et … lui même), afin que ceux-ci choisissent une date et une heure précise à venir. - A cette date et heure, il capture sur l’écran de télévision l’image véhiculée à ce moment-là. Cette capture s’effectue sur la chaine dont il sait qu’à cette heure là l’audimat est le plus important. - L’image est ensuite transposée en vitrail.
Le vitrail, généralement médium de la spiritualité, sacralise ces images aléatoires (1/25ème de seconde) avec une certaine ironie. Elles deviennent icônes, elles révèlent le leurre médiatique. Les maîtres verriers indiquent qu’un bon vitrail peut durer près de 1000 ans… La transcription d’une image fugace en ce médium parmi les plus pérennes, nous engage à une réflexion sur la vacuité et le dérisoire de nos contemplations cathodiques.
Ghyslain Bertholon marque ainsi  le temps. Loin de le « suspendre », il le fige.  De Claire Chazal du « 20h de TF1 » aux séries américaines, en passant par un dessin animé ou encore une image d’actualité, la capture d’écran, pourtant aléatoire, ne manque pas de révéler notre paysage télévisuel.

Diachromes. Vitraux au plomb et caissons lumineux. 2006-2007. De gauche à droite : 1 : Diachrome I - Rendez-vous avec moi-même - 4 août 2004 ; 13 heures, 13 minutes et 30 secondes.  2 : Diachrome VII  - Rendez-vous avec Carmelo Zagari ; 15 heures, 26 minutes et 43 secondes 3 : Diachrome VIII – Rendez vous avec Félice Varini - 6 avril 2005 ; 6 heures 0 minutes et 0 secondes. 4 : Diachrome IX – Rendez vous avec Tadachi Kawamata - 20 mars 2005 ; 13 heures 0 minutes et 0 secondes.  




















Le travail de Ghyslain Bertholon
se structure autour de deux pôles distincts et complémentaires : le premier l’entraîne dans l’analyse du flux d’images et d’informations auquel nous sommes soumis, le second regroupe sous le nom de « Poézies » l’ensemble de ses réflexions (souvent amusées) et de son approche sensible de ce qui constitue notre environnement social et culturel. Porteur des états d’âmes de sa génération, Ghyslain Bertholon emploie, pour certaines de ses oeuvres, avec divers médiums, des processus relationnels originaux.  

 
Alain Livache
Chargé de mission pour les arts plastiques à l'ODAC Office Départemental d'Action Culturelle de Haute-Savoie.