L'art est public

par Ghyslain Bertholon  -  19 Octobre 2006, 21:50  -  #textes sur Ghyslain Bertholon












 

Entrevu de "l'Art est Public" avec l'artiste Ghyslain Bertholon à propos de l'oeuvre "You're welcome" présentée à Lyon dans le cadre du festival des jardins de rue de la Ville de Lyon.



AEP: Ghyslain, peux-tu me présenter l'oeuvre que tu as choisie comme introduction à cet entretien ?

GB : L’oeuvre qui nous sert de point de départ à cette discussion s'intitule «You're Welcome» et est sous-titrée : «To Mister Felix Gonzales Torrez». Cette installation est actuellement présentée à Lyon près de la Maison de la Danse (1). Il s'agit d'une de mes Poézies.

AEP : Pas très accueillant... Sous des dehors conventionnels de square, ton "jardin" prend un peu les attentes du spectateur à rebours. Tu peux en dire un peu plus ?

GB : Quelles sont les attentes réelles du spectateur confronté à une oeuvre dans l'espace public ? J'ignore même s'il a des attentes particulières. Dans tous les cas, j'ai plus envie de le surprendre et de le secouer que de la prendre par la main pour l'emmener vers demain...

Ceci dit, ce mini square reprend effectivement des éléments de mobilier urbain propres à la Ville de Lyon. A ce titre, ce jardin s'intègre tout en douceur dans le paysage. En s'approchant, on découvre une zone piégée. Un grand loup noir remplace les traditionnels jeux à ressorts et une douzaine de pièges à loups attendent, gueules ouvertes, les enfants abandonnés ici par leurs parents.

AEP : Tu risques de te mettre à dos tous les parents lyonnais ! Pourquoi un ton aussi provocateur ? Que souhaites-tu susciter ?

GB : Ce que je cherche à provoquer c'est l'émotion qui conduit au dialogue et à la réflexion. J'aime assez l'idée défendue par Gilbert & Georges selon laquelle il faut commencer par attirer le chaland, l'obliger à s'approcher de l'oeuvre, capturer son attention. C'est l'étape préliminaire indispensable à tout échange.

En fait, cette installation interroge la place de l'enfant dans la cité et observe la relation entre espace privé, principe de base de notre société, et espace public.

Papa de deux jeunes enfants, je suis contraint, pour leur permettre de jouer en échappant aux voitures, de les enfermer dans de petits parcs barrièrés et hérissés de jeux à ressorts. L'idée de ce square m'est venue suite à la lecture d'un rapport réalisé par le sociologue François de Singly. Il a mené une enquête auprès d'enfants et préadolescents européens. Il apparaît que les français ont, plus que d'autres, une conception frileuse de la ville. Elle est perçue comme quelque chose de dangereux, un univers hostile, ce qui n'est pas le cas à Berlin par exemple. Etant souvent en Allemagne, j'avais déjà perçu ce phénomène et avait très envie d'aborder le sujet.

Je rassure donc ici tous les parents lyonnais : je ne relève les pièges que deux fois par semaine, les mardis et vendredis soirs, et relâche systématiquement les enfants encore valides. Pour les autres, j'organise, avec mes amis, de grands barbecues...

AEP : Nous attendons ta prochaine invitation avec impatience...

Pourrais-tu juste faire un aparté pour commenter le sous-titre de l'œuvre ? Ensuite, est-ce un aspect récurrent dans l'ensemble de tes travaux que d'évoquer des problèmes d'actualité et/ou de vie quotidienne ?

GB : Pour ce qui est du titre de l'installation, il s'agit d'un clin d'œil à la montagne de bonbons de Gonzales Torres. Il présente 90 kilos de bonbons et invite les visiteurs à se servir, je n'en propose qu'un seul (identique aux siens) mais le place entre les mâchoires d'un piège à loups. Je détourne la générosité de son oeuvre au profit de mon discours.

Mes Poèzies sont, en effet, le plus souvent ancrées dans une forme de quotidienneté, ou plus précisément accrochées à la vie...

J'observe, j'absorbe, j'écoute attentivement tout ce qui m'entoure. Je suis fasciné par la nature humaine. Par l'énergie que nous dépensons à remplir nos vies avant de mourir. Emerveillé par l'intelligence mobilisée et les stratgèmes mis en place dans le seul but de penser à autre chose.

On se raconte des histoires, on travaille, on s'aime, on se fait la guerre, on change de voiture on voyage, on se passionne pour les marques ou le point de croix, n'importe quoi plutôt que de penser à la fin de l'histoire.

En ce qui me concerne, j'ai choisi l'art contemporain.

AEP : Peux-tu nous parler un peu plus des "poèzies" dont fait partie "You're welcome" ? Quelle place tiennent-elles dans l'ensemble de ton travail ?

GB : «You're welcome» est une poèzie, au même titre que l'ensemble des pièces que je produis en dehors du projet "Diachrome/Synchrome". Depuis 2004, une partie de mon travail s'articule autour de la maîtrise des flux d'images et le marquage du temps. J'ai, pour ce faire, mis en place ce que j'appelle pompeusement un programme de recherches qui donne naissance à deux types d'oeuvres aussi complémentaires qu'opposées : Les Diachromes et les Synchromes (2). Ce programme est envisagé sur plusieurs années et est contraint par un protocole très strict qui, comme toutes contraintes, me libère plus qu'elles ne m'enferment. Pour contrebalancer ce travail au long cours sur le continuum des images et des informations, j'ai besoin de produire des pièces de façon plus instinctive. Les Poèzies sont là pour ça : elles sont le reflet de mes émotions et se nourrissent de tout ce qui compose ma vie.

AEP : Pour revenir au loup du jardinet : il a été réalisé avant les Jardins de Rue, et exposé, si je me souviens bien, à la Galerie Verney-Carron, à Villeurbanne. Qu’était-il avant de devenir l’élément central de «You’re welcome» ?

GB : J'ai effectivement présenté un loup, son piège et son bonbon chez Verney-Carron de février à mai de cette année (3). Dans le même temps étaient exposés deux loups au Centre d'Art La Halle à Pont en Royans. Les délais entre la candidature, la validation du projet et la réalisation d'une pièce pour l'espace public se comptent en mois. J'ai donc été amené à présenter la pièce en galerie avant de la livrer à la rue. Ceci dit cette installation a initialement été pensée pour affronter l'espace public, qui reste un de mes terrains de jeux privilégié.

AEP : C'est très bien que nous en arrivions à évoquer ces expositions. Les deux aspects de ton travail que tu évoquais plus haut (les Diachromes/Synchromes et les Poèzies) s'y côtoient. Et apparaissent comme étant issus de deux démarches fondamentalement différentes, deux manières d'envisager le/ton monde.

GB : Plus que deux façons d'envisager le monde, le fait de classer mes oeuvres dans des catégories bien définies, Diachrome/Synchrome d'un côté et Poézies de l'autre, me permet de laisser s'exprimer des aspects différents de ma personnalité. J'évolue sans cesse, mon oeuvre aussi. Je tiens beaucoup à cette liberté. Elle conditionne mon plaisir et m'autorise à plus de curiosité. J'ai très envie de me laisser surprendre par la suite de l'histoire. Si je respecte infiniment la démarche d'un Roman Opalka qui produit littéralement une oeuvre à l'échelle de sa propre vie, il m'est impossible d'observer le Monde en conservant, quarante années durant, le même point de vue. Par ailleurs, il m'est difficile de me départir d'une forme d'humour qui n'apparaît pas forcément dans mon travail sur les flux, mais rejaillit dans nombre de mes poézies. Je me sens engagé et concerné par ce qui se passe autour de moi, impliqué dans la vie (qu'elle soit sociale, économique, politique...) (4) et suis de ceux qui, comme Pierrick Sorin, pensent qu'il est possible de dire des choses sérieuses avec humour. Les poézies jouent ce rôle. C'est pourquoi nombre d'entre elles portent des noms qui n'ont rien à envier aux plus mauvaises contrepèteries Sur l' album de la Comtesse, comme mes Trochés que je présente immuablement de face).

Bref, un équilibre se fait entre mes recherches sur les flux d'images et mes poézies. J'ai besoin de l'ensemble. Voilà...

AEP : Pour finir, peux-tu nous dire quand ton travail a pris cette tournure ? Et ce que tu faisais auparavant, ce qui t’a amené là ?

GB : J'ai été danseur étoile au Bolchoï à Moscou pendant quatre ans avant de devenir dresseur de cochons d'inde près de Nantes. Le week-end, pour me détendre, je vendais des pizzas sur internet. Malgré tout je sentais bien qu'il manquait un sens à ma vie. J'avais huit ans et demi et n'avais encore rien fait de mon existence. C'est à cette époque que j'ai annoncé à mes parents que je voulais faire les Beaux-Arts. Et comme ils n'ont rien fais pour me décourager...

A part ça, et si j'y réfléchi sérieusement, j'ai l'impression que ce qui m'a amené là c'est avant tout le plaisir et la curiosité. Et aussi l'envie de faire. Comme je crois te l'avoir dit lors de notre première rencontre pour cette entretien, j'ai la possibilité de m'exprimer, l'envie de le faire et le devoir de ne pas y renoncer...

AEP : Ghyslain, je te remercie d’avoir répondu à mes questions, et d’avoir contribué à enrichir notre humble revue. A bientôt.

GB : C'est moi qui te remercie et souhaite une longue route à l'Art est public. A bientôt.

 

 

  1. Installation présentée dans le cadre du Festival des Jardins de Rue, Esplanade du Bachut, Lyon 8ème, jusqu’en octobre 2006.

  2. A lire l'article «Diachromes / Synchromes, vers une nouvelle calendarité » sur ghyslainbertholon.overblog.com

  3. Cf le numéro 87 de la revue Semaine (éditions Analogues) consacré à cette exposition ; «l'Attrape-temps» texte de François Barré.

  4. Ghyslain Bertholon est cofondateur du Laboratoire d'Art Impliqué, association pour la diffusion de l'art contemporain.

 

Interview réalisée par Véronique Liot en Octobre 2006 parue sur le site "L'Art est Public"

http://www.lartestpublic.org/




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